Kane-Agüero : destins croisés

Kane Aguero

Sortez vos mouchoirs : samedi dernier, c’est une page de l’histoire de Premier League qui s’est tournée avec les derniers matches d’Harry Kane et de Sergio Agüero sous les couleurs de Tottenham et Manchester City. Si la tournée d’adieu d’Agüero a tout du conte de fée, les dernières semaines de Kane sont plus pénibles malgré sa saison incroyable. L’occasion de croiser les trajectoires contrastées de ces deux monstres, auteurs de 350 buts à eux deux, rien qu’en Premier League. 350.


C’est la magie de la dernière journée de certains championnats : tous les matchs ont lieu en simultané, ce qui donne droit à des multilives de folie, où les téléspectateurs voient leur rythme cardiaque augmenter autant que les présentateurs sont proches de faire un infar’. La Premier League fait partie de ces championnats et a donc tiré d’un même coup tous les derniers pétards de son feu d’artifice multicolore. C’est ainsi que samedi dernier, vers 18h50, deux légendes du foot anglais livraient (normalement) leur dernier match de championnat sous le maillot de leur club de toujours.

Un dernier but et puis s’en vont

Pour les grandes occasions comme celles-là, Sergio Agüero n’oublie jamais de sortir sa tenue de gala. Lors de son tout premier match pour les Citizens, le 15 août 2011, le Kun avait claqué un doublé contre Swansea, après être entré au jeu. Histoire de délivrer sa carte de visite d’emblée et de confirmer que les 40 millions versés par City à l’Atlético ont permis d’attirer un joueur hors-norme, doté en prime d’un supplément d’âme. Presque 10 ans plus tard, l’Argentin a refait le coup en claquant un doublé contre Everton après être rentré au jeu, à l’occasion de son dernier match de Premier League. Un final digne de la tournée d’adieu d’une rockstar dans un Ethiad Stadium regarni in extremis de 10 000 supporters complètement acquis à celui qui les a fait tant vibrer. Le titre en poche depuis longtemps, ce match a viré au tour d’honneur pendant 90 minutes, au grand malheur des joueurs d’Everton, relégués au rang de faire-valoir.

De son côté, Harry Kane a, lui aussi, soigné sa sortie avec un but et un assist cruciaux dans la victoire sur le fil à Leicester (2-4). Une nouvelle performance XXL qui vient clôturer une saison de Premier League à 23 buts et 14 assists. De quoi devenir meilleur buteur…. et meilleur passeur de la saison, performance qu’il est jusqu’ici le seul a avoir accompli. Mais là où les adieux d’Agüero ont tourné au match de gala, l’idylle d’Harry Kane s’est achevé dans l’indifférence la plus totale du stade de Leicester plus occupé à se lamenter de sa cinquième place finale qu’à fêter ses bourreaux du jour. La victoire acquise dans le dernier quart d’heure assure aux Spurs une place en barrage de Conference League, la nouvelle compétition crée par l’UEFA, juste en dessous de l’Europa League. Au coup de sifflet final, les joueurs peinaient à contenir leur émotion à l’idée d’agrémenter la saison prochaine de déplacements au Torpedo Jodzina, récent troisième du championnat biélorusse, ou au Tobol Kostanaï, deuxième du championnat kazakh.

Irremplaçables ?

Après tout, il est très rare de pouvoir choisir la manière dont on dit au revoir à son club. Il n’y a finalement que très peu de joueurs qui ont droit à des adieux dignes de ce nom. Mais même les prochaines semaines s’annoncent assez différemment quant à la tension que vont vivre les deux hommes au moment toujours spécial de choisir un nouveau club. Du côté d’Agüero, les cartons sont déjà prêts à s’envoler pour Barcelone. Pep Guardiola a confirmé que l’Argentin rejoindrait son compatriote, un certain Lionel Messi pour former un duo qu’on imagine déjà s’entendre à merveille sur le terrain comme en dehors. Le transfert a d’autant moins traîné que City n’a pas mis de bâton dans les roues de son attaquant en le laissant partir gratuitement. Mieux, sa statue a déjà été commandée par City pour trôner à côté de celles de David Silva et de notre Vincent Kompany national. Un départ en beauté qui pourrait être couronné par une victoire finale en Ligue des Champions, samedi prochain contre Chelsea. Sept ans après avoir déclaré qu’il ne partirait pas du club sans avoir gagné la coupe aux grandes oreilles, le Kun disputera donc la finale comme ultime match. Encore faut-il la gagner, mais si on avait nous-même écrit le scénario, on n’aurait pas fait mieux.

Harry Kane, lui, s’apprête à vivre des semaines beaucoup plus tendues. C’est qu’il connaît son président Daniel Levy et sa manie de se montrer totalement imbuvable dans les négociations lorsqu’une offre pour un de ses joueurs arrive sur son bureau. Et vu les crises de nerf qu’il a piquées quand Toby Alderweireld a voulu partir, il y a quelques saisons, le cas d’Harry Kane risque bien de devenir le feuilleton de l’été. Parce que Levy sait qu’il peut réaliser le plus gros coup de l’histoire du club, devant les 101 millions ramenés par Gareth Bale en 2013. Ce n’est pas à lui qu’il faut expliquer que ce sont les attaquants qui sont vendus le plus cher et que Kane est justement le deuxième joueur le plus bankable au monde derrière Kylian Mbappé, avec une valeur marchande estimée à 120 millions par Transfermarkt. Avec encore trois ans de contrat et des clubs dont Levy sait qu’ils ont les moyens de leurs ambitions (City en tête), il faudra plus que jamais allonger les billets pour s’offrir les services du prince Harry. C’est donc dans des conditions mentales optimales que Kane s’apprête à disputer l’Euro, avec en plus la pression d’un pays qui n’attend rien d’autre qu’une victoire des Three Lions à Wembley. Le tout lessivé après une saison de Premier League rendue plus éprouvante que jamais, suite au coronavirus. Stay strong Harry.

La différence de traitement s’explique, au-delà du caractère de cochon de Daniel Levy, par l’importance des deux joueurs au sein de leur équipe. Pep Guardiola a récemment déclaré, en larmes, qu’Agüero était « irremplaçable ». Si on ne doute pas de ce que le Kun représentait dans le vestiaire, tant sur le plan humain que comme gardien du temple après 10 années incroyables et les départs de Silva et Kompany, force est de constater que son impact dans le jeu n’était plus aussi important cette saison. Victime d’un claquage au tendon, d’une blessure au genou et affecté par le coronavirus, l’Argentin est resté sur la touche plus de 17 matchs. Malgré son maigre bilan de 4 buts, l’équipe a réussi à remporter la Premier League avec 8 points d’avance sur son plus proche poursuivant. Le départ d’Agüero ne sera donc pas insurmontable. D’autant que les options pour le remplacer sont nombreuses : que ce soit Gabriel Jesus ou avec un système sans véritable attaquant de fixation, Guardiola a prouvé que le noyau recelait déjà des solutions concluantes. Sans oublier qu’avec un groupe aussi complet, City peut très bien se permettre mettre une grosse partie de son enveloppe de transfert sur un numéro neuf. Les rumeurs qui envoient chaque jour Kane ou Haaland du côté de Manchester vont en ce sens.

Comparé à Agüero, un départ d’Harry Kane serait beaucoup plus problématique pour Tottenham, compte tenu de l’importance croissante de Kane dans le jeu des Spurs. Si l’attaquant se contentait auparavant de n’être « que » meilleur buteur, il s’est également mué en meilleur passeur de Premier League. Si l’équipe finit septième avec le meilleur buteur et passeur dans ses rangs, où finira-t-elle sans lui ? D’autant qu’au sein de l’effectif, le seul autre numéro neuf est Carlos Vinicius, un joueur prêté par le Benfica Lisbonne qui retournera au Portugal sans avoir vraiment convaincu (un seul but en Premier League, cette saison). Un retour de prêt, il en est aussi question pour Gareth Bale au Real Madrid, alors qu’il venait à peine de retrouver sa place dans l’équipe (10 buts et 2 assists sur les 14 derniers matchs). De quoi laisser Heung-Min Son, lui aussi très convoité, encore un peu plus orphelin sur le front de l’attaque. Dans ces conditions, si Kane s’en va, il faudra que ça ne soit pas en toute fin de mercato pour pouvoir laisser la situation se décanter au moment de lui trouver un remplaçant à la hauteur et donc compliqué à attirer. Si Levy se comporte comme à son habitude, ça risque pourtant de s’embourber. L’éternelle histoire du serpent qui se mort la queue.

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L’âge d’or

En fait, leur départ est à l’image de leur passage au sein de leur club, tant du côté de Manchester City que de Tottenham : serein pour Agüero, alors que du côté de Kane, rien ne lui aura été offert. Là où Agüero a été transféré en grande pompe de l’Atletico Madrid pour 40 millions, claquant un doublé pour son premier match, le joueur anglais a galéré pour s’imposer dans le club de son cœur. Avant de s’imposer en équipe première, il a dû enchaîner quatre prêts pas vraiment couronnés de succès, à Leyton Orient (League One), Millwall (Championship), Norwich (Premier League) et enfin Leicester, encore en Championship, où il chauffe le banc en compagnie d’un certain Jamie Vardy. Il fait ainsi partie de cette équipe de Leicester traumatisée par la défaite contre Watford lors des barrages pour la montée en Premier League avec ce penalty raté à la dernière minute par Anthony Knockaert suivi par la contre-attaque et le but de Troy Deeney pour une défaite 3-1. La première grande finale de sa carrière se solde par une défaite. Pas la dernière, malheureusement.

Car en termes de trophées glanés au cours de leur parcours, la balance est tout aussi inégale. Dès sa première saison avec City, Agüero marque l’histoire du club : ses 23 réalisations permettent au club de soulever la Premier League pour la première fois, et de quelle manière ! Tout le monde a encore en mémoire son but de dernière minute et le fameux « Agueroooooooooooo » du commentateur lors du dernier match pour rafler le titre de toute justesse aux voisins de United. Ce moment-là, symbolisé par le visage plein de rage de vaincre du Kun, les supporters de City s’en souviendront jusqu’à leur dernier souffle. Ce titre n’aura pas le temps de s’ennuyer dans l’armoire à trophée du joueur, rejoint successivement par quatre autres Premier League, une FA Cup, six Coupes de la Ligue et trois Community Shield.

Kane, lui, verra son traumatisme avec Leicester suivi par plusieurs autres défaites. Depuis qu’il est en équipe première, le club n’a pas glané le moindre trophée, même avec José Mourinho, pourtant réputé comme une assurance-titres, à la barre. Harry a ainsi vu lui passer sous le nez deux finales de Coupe de la Ligue (dont la dernière contre le City d’Agüero) mais surtout la finale de la Ligue de Champions 2019 contre Liverpool et la Premier League 2016. Cette année-là, alors que tous les cadors connaissaient une saison compliquée, les Spurs, et Kane en particulier (auteur de 25 buts), se voyaient profiter de l’aubaine, mais n’avaient pas vu venir la folle épopée de Leicester, le club ou Kane était prêté trois saisons plus tôt.

C’est pour ça que cet été, le numéro neuf des Three Lions a dit stop. À quoi bon finir meilleur buteur et passeur du championnat si c’est pour quand même finir septième ? Il est temps de gagner des trophées. Surtout en voyant le succès de ses anciens coéquipiers : Kieran Trippier qui remporte la Liga deux ans après avoir quitté les Spurs, Christian Eriksen qui remporte la Serie A un an et demi après son départ ou Kyle Walker qui remporte dix trophées après son départ il y a quatre ans. Au petit jeu des comparaisons, Kane sera resté dans son club fétiche moins longtemps qu’Agüero. Mais le fait qu’il ait eu le temps de voir son coéquipier Ryan Mason obtenir ses premières minutes de temps de jeu avec Tottenham presqu’en même temps que lui, prendre sa retraite puis devenir son entraîneur nous rappelle que le temps est très relatif.

Dans la liste des prétendants pour accueillir Harry Kane, une équipe revient avec insistance : Manchester City. Le fait que Kane veuille rester en Angleterre et les appels du pied mutuels avec Kevin de Bruyne font des Skyblues la piste numéro un. De quoi réaliser le fantasme de tous les éditeurs anglais qui pourront faire référence à Citizen Kane, le célèbre film d’Orson Welles. Et de remplacer dignement son prédécesseur argentin dans le cœur des supporters ? N’allons pas trop vite en besogne. Alors, plutôt que de se projeter sur une éventuelle succession et d’à nouveau comparer ces deux grands messieurs, profitons de ces dernières lignes pour rappeler ce vieil adage qui veut que le palmarès, ça soit pour les pierres tombales. Que le plus important, finalement, ça soit les frissons qu’ils ont chacun fait parcourir à tout le stade à chaque touche de balle. S’il n’y a pas assez de place ici pour se rappeler des 350 buts inscrits à eux deux rien qu’en Premier League, gardons d’eux cette facilité à réussir leurs gestes dans les grands rectangles embouteillés comme d’autre le font au milieu de terrain. Et ce sourire lorsqu’ils pouvaient repartir avec le ballon du match après un triplé comme le veut la tradition. À l’évidence, au moment de s’endormir pour la dernière fois dans la peau d’un Spur ou d’un Cityzen, que ce soit ces balles rapportées ou les supporters qui les portent tout en haut de leur cœur, ils ne dormiront pas seuls.

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