Mauricio Pochettino, éloge d’un architecte

Toutes les bonnes choses ont une fin : cette semaine, on a appris que Mauricio Pochettino était démis de ses fonctions pour faire place nette à José Mourinho. Le Portugais remplace l’Argentin pour remettre un peu de soleil dans cette équipe, pour l’instant bloquée dans le brouillard londonien. Il restait à rendre à Mauricio ce qui lui appartient : un peu de lumière.


José Mourinho est déjà bien installé : à coup de punchlines qui font immédiatement le buzz, il marque son territoire de son cynisme. Cette nouvelle association fait parler -en bien ou en mal- et excite tout le monde. Comment va-t-il faire jouer l’équipe? Tottenham gagnera-t-il enfin un trophée ?

Questions légitimes, mais qui occultent les derniers moments et le travail acharné de Pochettino. À l’image de l’adieu à ses joueurs dont il a été privé, faute de temps. Après cinq ans à la tête du groupe, il fallait faire place nette, tout de suite, sans un au revoir. Ses quelques mots touchants, écrits dans la précipitation sur le tableau du vestiaire, ne suffisent pas, après toutes les émotions vécues dans ce même vestiaire. Alors le temps, prenons-le pour parcourir cette période, qui, à peine refermée, rend presque déjà nostalgique.

Club en construction

Commençons par le commencement : Pochettino arrive à Tottenham à l’aube de la saison 2014-2015. Le club sort d’une saison difficile marquée par le licenciement d’André Villas-Boas après une humiliation 0-5 des oeuvres du Liverpool de Brendan Rodgers. Les dirigeants ont un plan pour insuffler un nouvel élan à l’équipe. Ils sont sous le charme de Southampton et de cet entraîneur argentin qui a mené les Saints à une belle huitième place en faisant progresser des gars comme Morgan Schneiderlin, Adam Lallana, Luke Shaw ou Dejan Lovren. Ce côté bâtisseur intéresse les Spurs. Cherchant à se positionner dans le haut de tableau au milieu des autres monuments du foot anglais, ils n’ont pourtant pas un budget transfert illimité.

C’est qu’il faut aussi composer avec ce nouveau stade qui sortira de terre dans quelques saisons. Les dirigeants doivent donc vendre leurs meilleurs joueurs comme Gareth Bale ou Luka Modric, et espérer que des jeunes éclosent pour parvenir à l’équilibre financier. Tout en gardant des ambitions élevées. Bref, ce n’est pas gagné pour Mauricio qui accepte malgré tout le challenge.

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Sa gestion humaine du groupe a permis a des garçons comme Son d’exploser.

L’équipe est loin de ce à quoi elle ressemble aujourd’hui. On y retrouve des joueurs comme Emmanuel Adebayor, Etienne Capoue ou Nacer Chadli. Le début de saison est hésitant, l’équipe se retrouve souvent dans la colonne de droite. Les supporters aussi sont perplexes, quant à ce jeune entraîneur. Visiblement, le processus de reconstruction prendra du temps, il faut même refaire les fondations. L’Argentin cherche encore ses plans, il fait plusieurs essais. Petit à petit, au prix de tâtonnements et de résultats en dents de scie, un début de colonne vertébrale se dessine.

Elle portera l’équipe pendant plusieurs années. Hugo Lloris, Jan Verthongen, Mousa Dembélé, Dany Rose, Kyle Walker : la base est là. En Europa League, Pochettino essaye un jeune attaquant de 20 ans : un certain Harry Kane qui se montre en claquant un triplé contre les Grecs de Tripolis et finira même…gardien suite à la carte rouge de Lloris. C’est la révélation de la saison : inconnu en septembre, il finit deuxième meilleur buteur avec 21 buts, derrière l’inévitable Agüero. Encore un garçon autour de qui construire l’équipe. Ce groupe finit la saison à une sixième place plutôt honorable pour ce début de cycle.

Le processus continue en 2015-2016. Les arrivées de Toby Alderweireld, Heung-min Son et Kieran Trippier ne payent pas de mine, mais sont autant de pierres taillées et polies par Pochettino pour son édifice. Preuve de cette solidité naissante, Tottenham finit troisième, pas si loin que ça de la surprise Leicester. Un sprint final mal négocié mettra fin à des ambitions encore impensables il y a quelques mois. Malgré cette fin, un peu en eau de boudin, tous les feux sont au vert pour l’entraîneur et ses ouailles. Les piliers sont solides, Kane confirme et prend encore plus d’ampleur.

Une autre satisfaction est le jeune Dele Alli. Cette promesse du foot anglais arraché à Milton Keynes, en League One, explose et finit la saison avec 10 buts et 9 assists. Pochettino est légitiment couvert d’éloges : ses qualités humaines et sa capacité à lancer des jeunes plaisent beaucoup à l’Angleterre.

Nouveau statut

Fort de cette solidité, le mercato estival ne sert qu’à densifier un milieu déjà bien fourni avec les arrivées de Victor Wanyama et Moussa Sissoko. De la puissance à revendre. Cette stabilité paye : l’équipe finit deuxième derrière Chelsea, laissant le Manchester City de Guardiola huit points derrière. l’équipe joue bien et finit en feu d’artifice avec des succès 1-7 à Hull et 1-6 à … Leicester. La cote de popularité de l’architecte argentin monte encore en flèche. La gestion de l’équipe qui suscitait des doutes est pointée en exemple.

La dynamique se confirme en 2017-2018 : Tottenham se maintient dans les toutes hautes sphères du classement, à la troisième place en continuant de privilégier la continuité (Davinson-Sanchez, Aurier, Foyth, Lucas et Llorente sont là pour étoffer un noyau qui a de l’allure) et de produire un football enthousiasmant.

Le climax de cette gestion peu entreprenante sur le marché des transferts se produit lors du mercato estival suivant. Daniel Levy, le président, toujours intransigeant en affaires (demandez à nos deux Belges), est très occupé par la prochaine inauguration du nouveau stade. Cela a un coût : la majorité du budget y passe. Levy confie Pochettino qu’il devra faire sans nouveau transfert, cette année.

Pas grave : si le stade n’est pas encore achevé, l’équipe est déjà bel et bien construite. La saison est celle de l’apogée avec une finale de Ligue des champions (perdue contre Liverpool). Tottenham confirme cette réputation d’un club romantique, de perdant magnifique. Qui ne dépense rien ou presque, est beau à voir jouer, mais se fait à chaque fois plumer sur la ligne d’arrivée.

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Avec Pochettino, Tottenham regarde à nouveau les cadors dans les yeux.

La saison actuelle est moins glorieuse : malgré un mercato de nouveau ambitieux marqué par les 67 millions dépensés pour Tanguy Ndombele, le club pointe à une piteuse 14e place. Les premiers signes de fissure sont là, dans un groupe qui semble avoir besoin d’être renouvelé. Et dans ces cas-là, c’est bien souvent l’entraîneur qui trinque. Un coup terrible au foot romantique. Le foot business a vite repris ses droits. L’édifice beau et complexe de Pochettino va faire place a un mur : pas très compliqué à faire et diablement efficace. Tant pis si Eriksen se retrouve milieu défensif. En une semaine, Tottenham va passer de l’impressionnisme au réalisme.

Merci pour tout

En plus d’avoir replacé le club sur le haut de la scène anglaise et européenne, Pochettino a laissé un autre beau cadeau à Daniel Levy : des joueurs dont les valeurs marchandes ont explosé. Méconnus à leurs débuts, ils font aujourd’hui la fortune du club :

To be continued : ils n’atteignent pas encore la notoriété des joueurs précédemment cités, mais les jeunes Foyth, Walker-Peters, Dier, Skipp et Wings, tous lancés par l’Argentin sont déjà prêts à exploser et prendre la relève. Ensemble, leur valeur marchande s’élève déjà à 103 millions d’euros.

Nul doute que Mourinho apportera quelque chose à cette équipe. Grand entraîneur qu’il est, le Portugais ramènera peut-être des trophées. Au vu de sa carrière, c’est même fort probable. Il faudra alors reconnaître ses mérites. Mais le jour venu, n’oubliez pas ce petit Argentin qui est passé avant lui.

Merci pour tout, Mauricio.

1 commentaire

  1. […] Mauricio Pochettino s’est longuement posé la question en début de saison : n’était-il pas temps pour lui de partir après cinq saisons chez les Spurs ? Ne se dirigeait-il pas vers la saison de trop ? Était-il possible de faire mieux qu’une finale de Ligue Des Champions ? Toujours est-il que l’Argentin a décidé de rester et que ce n’était peut-être pas la meilleure décision. Ses exigences en termes de mouvements et de débauche d’énergie avaient fatigué plus d’un joueur et au soir d’un partage 1-1 à Sheffield, l’équipe, pressée comme un citron, se retrouvait quatorzième. […]

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