Tottenham, c’est pour quand le trophée ?

Le dernier trophée remporté par les Spurs a été soulevé par Ledley King. Le capitaine de Tottenham était entouré de Berbatov, Keane, Zokora, Lennon ou encore Jermaine Jenas. Oui, ça remonte. C’était en 2008 et depuis Tottenham a frôlé la victoire mais sans l’atteindre. Cette année encore les Spurs risquent bien de partir en vacances bredouilles.

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11 ans c’est une durée relativement longue dans la vie, une éternité en football. 11 années de disette pour un des grands clubs anglais. Pas un membre historique du big four, le club du nord de Londres fait pourtant partie des équipes du top anglais. Tottenham, c’est aussi la première équipe anglaise à faire le doublé Coupe-Championnat (1961) et même la première à remporter une compétition européenne (1963). Des performances passées qui n’ont plus beaucoup d’écho à l’heure actuelle. Un statut d’entre deux qui devient difficile à assumer. Depuis 2008 Tottenham espère, mais Tottenham n’y arrive pas.

On remarque rapidement que les Spurs tiennent leur place sur le podium depuis trois saisons.

Au niveau des Coupes nationales, Tottenham a disputé deux finales en 9 ans. Mais c’est surtout la régularité sur le plan européen qui est notable avec une participation systématique depuis 2011. Une participation récurrente qui traduit une régularité positive en championnat.

AnnéeCompétition (Europe-Coupe de la Ligue-FA Cup)
2009C3 1/16e Finale 4e tour
2010/ 1/4 de finale 1/2 finale
2011C1 1/4 1/16e de finale 4e tour
2012C3 3e en poule 1/16e de finale 1/2 finale
2013C3 1/4 1/8e de finale 1/16e de finale
2014C3 1/8e 1/4 de finale 3e tour
2015C3 1/16e Finale – 1/16e de finale
2016C3 1/8e 1/16e de finale 1/8e de finale
2017C1 3e en poule ; C3 1/16e 1/8e de finale 1/2 finale
2018C1 1/8e de finale1/8e de finale 1/2 finale

Ce bref retour dans le passé permet d’avoir une vue d’ensemble. Tottenham reste un club toujours présent aux avant-postes, mais qui ne participe pas à la bataille finale. Et cette saison encore l’histoire va inéluctablement se répéter : à moins que les Londoniens ne soulèvent la Ligue des Champions au printemps prochain, ils finiront sans trophée cette année encore.

En effet, les Spurs sont éliminés dans les deux Coupes nationales et Pochettino a ouvertement concédé que Tottenham ne pourrait plus prendre part à la course au titre après la défaite à Chelsea (2-0). Une façon de tourner la page d’un nouveau chapitre sans conclusion heureuse.

À qui profite le trophée ?

« Beaucoup avancent que gagner un trophée est important pour la progression du club. Je ne suis pas d’accord. Cela renforce uniquement votre ego. La chose la plus importante est de continuer à figurer constamment dans le top 4 et de jouer la Ligue des champions », expliquait fin janvier Mauricio Pochettino. Un discours qui peut être assimilé à des paroles de perdant pour certains, de pragmatique pour d’autres. Pourtant, le coach argentin n’a peut être pas tout à fait tort.

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Si la question mérite presque un mémoire à elle seule, on peut se demander à qui profite vraiment le gain d’un trophée. Un gain peut se traduire financièrement. Des participations régulières à la Ligue des Champions peuvent aussi assainir les finances. Gagner un championnat permet de rester dans la postérité, c’est indéniable. Il permet surtout d’alimenter la satisfaction du supporter ou du dirigeant. Supporter qui s’approprie d’ailleurs généralement le mérite : « on est champion, on a gagné ». On est bien dans une histoire d’égo dans ce cas précis.

En sport, l’excellence et la postérité se traduisent souvent en trophées et ne rien gagner s’apparente à un échec.

Tout cela pour dire que gagner un trophée n’est pas forcément vital pour la survie d’un club. C’est la cerise sur le gâteau: la récompense d’un travail de longue haleine ou la concrétisation éphémère de la forme d’une belle équipe. Ce qui est frustrant pour Tottenham, c’est que ces deux éléments sont réunis. Le travail de Pochettino est énorme et l’équipe est une des plus belles de Premier League.

Mais dans le sport l’excellence et la postérité se traduisent souvent en trophées et ne rien gagner s’apparente à un échec. « On invalide ainsi le processus par les résultats, dans leur acceptation censément « objective », en laissant de côté le résultat du processus, au singulier, qui n’est pas du tout la même chose. Dans le cas de Pochettino, partout où il est passé, ce résultat a été une progression spectaculaire de l’équipe qu’il prit en mains, du redressement d’un Espanyol relégable à la transformation de Tottenham en un habitué du Top 4, malgré un investissement financier net inférieur à celui de quasiment tous les autres clubs de Premier League », explique Philippe Auclair.

Voilà pourquoi une saison blanche à White Hart Lane sera souvent synonyme d’échec. Et ce, même si le club grandit d’année en année.

Peut-on se gargariser avec le beau jeu pour toujours ?

Les observateurs sont unanimes : depuis la nomination de Pochettino, Tottenham produit un jeu de qualité. Arrivé en 2014, on remarque que depuis lors les Spurs ont terminé 5e, 3e, 2e et à nouveau 3e. Soit, la meilleure régularité depuis 2008. Une régularité qui n’est pas étrangère à l’émergence du buteur maison : Harry Kane. L’Anglais marque depuis la saison 2014-2015 plus de 20 buts en championnats chaque saison, cela aide.

« Il faut savoir faire les choses avec élégance et panache, se lancer à l’attaque, ne pas attendre que les adversaires meurent d’ennui »

Mais cette volonté de régaler le public n’est pas neuve. Les Chris Waddle, Glenn Hoddle, Osvaldo Ardiles, Jimmy Greaves, David Ginola ou encore Gary Lineker étaient autant de joueurs élégants à être passés par White Hart Lane.

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« Cette philosophie date du premier titre, en 1951. Arthur Rowe, l’entraîneur de l’époque, avait révolutionné le football, en instaurant le push and run, un système de jeu basé sur la possession de balle, les passes et l’utilisation des espaces. On dit même que Rinus Michels, inventeur du football total de l’Ajax se serait inspiré de Rowe. Depuis lors, Tottenham a toujours défendu le beau football à travers les temps.Que ce soit avec le mythique Bill Nicholson ou plus récemment avec Harry Redknapp. Le capitaine de l’ère Nicholson (1958-1974), Danny Blanchflower résumait très bien cette manière de penser en affirmant : « Il faut savoir faire les choses avec élégance et panache, se lancer à l’attaque, ne pas attendre que les adversaires meurent d’ennui », explique Stephane Vande Velde.

Tottenham a appris à perdre avant de commencer à gagner ; son football est attractif, offensif ; et, ses joueurs sont heureux et droits sentimentalement

Cette philosophie indélébile reste collée aux Lilywhites. Le Tottenham contemporain a vu passer une série de beaux joueurs. Ce qui a rendu cette équipe sympathique aux yeux du grand public.

« Tottenham ne se retrouve jamais vraiment du côté des méchants. Plutôt du côté des rêveurs, des romantiques. Le blanc et le bleu marine, l’équilibre parfait et la vie. Une certaine vision où l’esthétisme doit se mêler à la culture du combat. Un espace où Mauricio Pochettino, arrivé à Londres en mai 2014, a plongé sa tête avec des dogmes définis : « Tout est jugé sur l’autel du succès. (…) Ça serait super d’être champions, c’est évident, mais en construisant un projet solide, et non par une série de coïncidences éphémères. Leicester méritait le titre l’an dernier, sans aucun doute. Mais c’était un accident. » En ça, Pochettino a du Bill Nicholson, mais aussi par trois ingrédients principaux : son Tottenham a appris à perdre avant de commencer à gagner ; son football est attractif, offensif ; et, ses joueurs sont heureux et droits sentimentalement », résume très bien SoFoot.

Qui joue mieux que les Spurs sur ces dernières saisons en Angleterre? Manchester City ? Surement. Liverpool ? Sur quelques attaques flamboyantes initiées par son trio magique, sans doute. Deux candidats sérieux au titre de « plus beau jeu de Premier League » c’est évident. Mais Tottenham a cette consistance et cette envie de jouer vers l’avant qui en fait une équipe unique.

Des moyens volontairement limités

« Tottenham compte ses sous. Plus que jamais. La politique n’a pas radicalement changé depuis 2001 et le début de l’ère Daniel Lévy. Mais elle est désormais appliquée sans le moindre excès. L’entité du Nord de Londres n’a pas le rayonnement international de Manchester United ou de son ennemi Arsenal. Sa marge n’est pas la même. Surtout depuis qu’elle a lancé, en février 2016, son projet de modernisation de White Hart Lane, justement pour assumer un peu plus un statut de prétendant plutôt que d’outsider », explique Julien Pereira.

Il est vrai que cet hiver, malgré les blessures de Kane ou Alli, personne n’est venu palier ces manques. Au contraire on a vendu Dembélé. Si acheter n’est pas forcément synonyme de trophée, des investissement ciblés peuvent engranger des résultats (comme à Liverpool).

Des mercatos sans arrivées, c’est une vraie performance quand on compare avec les autres équipes de Premier League, et ce, peu importe leur classement

Des mercatos sans arrivées, c’est une vraie performance quand on compare avec les autres équipes de Premier League, et ce, peu importe leur classement. Là où on dépense ailleurs, à Tottenham on réfléchit et on trouve des solutions. Pour Philippe Auclair, c’est aussi et surtout grâce à Pochettino: « Fidèle à ses valeurs, il est allé piocher dans l’académie du club, et y a trouvé Walker-Peters et Skipp, comme il avait trouvé Winks auparavant. Des joueurs marginaux ou en voie de le devenir ont retrouvé des couleurs pile au bon moment, comme Lucas Moura, Moussa Sissoko et même Fernando Llorente ».

Cette politique risque bien, à court terme, d’handicaper les Spurs dans une course vers un trophée. Quand on connait les moyens avancés par les autres clubs d’une part, et l’importance de la profondeur de banc pour lutter sur plusieurs fronts d’autre part.

Une envie de rester dans le vert louable vu le contexte du football moderne. Cela pousse le club à se tourner vers l’académie et vu le nombre de joueurs anglais alignés par Tottenham, on ne peut que s’en réjouir.

Des moyens qui semblent, certes, limités par rapport aux autres grosses écuries. Pourtant, Daniel Levy est assis sur une véritable mine d’or quand on jette un rapide coup d’oeil à la valeur de son effectif. Selon le site Transfermartk, la valeur totale de l’effectif dépasse les 800 millions d’euros. Grâce à Harry Kane (150 m.), Dele Alli (100 m.) ou encore Christian Eriksen (80 m.). Encore faut-il vendre ces joueurs pour toucher le pactole.

Il ne faut pas non plus oublier les investissements opérés par Tottenham concernant la nouvelle enceinte. Sur le long terme, cela devrait amener au club une aura et des moyens supplémentaires.

Qui vit d’espoir meurt de désir

Tottenham a des raisons d’y croire profondément. L’équipe est en progrès constant depuis que Pochettino est en place. Ce qui permet une participation régulière à la Champions League et donc d’accroître durablement les revenus du club. Une assise financière confortable peut certainement aider à la conquête du Saint Graal que représente un trophée.

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Alors que faire pour enfin regoûter à la victoire ? Personne ne peut prétendre à une solution miracle. Le football a encore cette beauté d’être totalement imprévisible. Le travail paye souvent, mais les forces aléatoires du sport sont là pour rappeler à tous que le sport reste avant tout une affaire d’être humain.

Tottenham fait partie des ces joyaux qui font l’essence même du sport. Prendre du plaisir à le pratiquer et à le regarder. Une bulle de plaisir où le résultat importe peu, tant qu’il y a la manière. Deux notions souvent inversées en sport. À l’image du sourire d‘Heung Min Son, les Spurs font du bien au football et restent une véritable bouffée d’oxygène dans un sport tiraillé par le besoin de succès et de mérite. Alors tant pis, si l’armoire à médailles n’est pas fournie comme elle le devrait, Tottenham nous aura offert du plaisir. Un sentiment de plaisir qui n’a pas de prix.

Les mots de Philippe Auclair sont la plus parfaite des conclusions: « Bref, il est fort probable que le palmarès de Mauricio Pochettino ne s’enrichira pas en 2019. Cela n’empêchera pas des clubs qui, eux, auront gagné, d’essayer de le convaincre de se joindre à eux. Ce n’est pas une aberration ; ce serait plutôt une raison supplémentaire d’aimer le football, et Mauricio Pochettino. »

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