Démence: le mal oublié du football

Le choc tête contre tête entre Jimenez et David Luiz fin novembre a fait resurgir tout un tas de questions concernant les lésions cérébrales que provoquent les sports de contact. Entre protocole renforcé en Premier League et anciennes gloires atteintes de démence, il semblerait que le monde commence à ouvrir les yeux.


Nobby Stiles est décédé à l’âge de 78 ans en octobre dernier après avoir souffert de démence. Jack Charlton a quitté le monde des vivants en juillet avec le même constat et son frère, Sir Bobby, a récemment révélé être également atteint de démence. Au total, ce sont cinq des onze joueurs anglais vainqueurs de la finale du Mondial de 1966 qui sont atteints de démence. Des cas « médiatisés » qui relancent à chaque fois le débat sur la nécessité de reprendre le ballon de la tête en football ou sur le suivi médical des joueurs.

Un mal qui touche d’anciennes gloires anglaises et qui semble préoccuper les championnats anglo-saxons plus que les autres grandes compétitions. De plus, ils sont aussi précurseurs dans divers domaines en matière de prévention.

Il est aussi important de revenir sur la définition de démence. « Attention, la démence n’est pas la folie », explique au Parisien Jérémie Pariente, neurologue. « La folie est une maladie psychiatrique de la fonction du cerveau. La démence est une anomalie de sa structure qui se traduit par des troubles de la mémoire, du comportement et une perte d’autonomie. »

Boxer’s brain

La corrélation entre lésions cérébrales et pratique du football à l’échelon professionnel, et donc de manière intense et répétée, ne fait plus l’ombre d’un doute depuis janvier 2018. Date à laquelle la FA et le syndicat des joueurs professionnels (PFA), sous l’impulsion de la famille de Jeff Astle, ont commandé un rapport réalisé par l’Université de Glasgow. Jeff Astle est décédé à 59 ans en 2002 de ce que l’on pensait être la maladie d’Azheimer. Mais en 2014, un docteur a effectué un nouvel examen du cerveau d’Astle et a découvert qu’il avait perdu la vie des suites d’une encéphalopathie traumatique chronique (CTE), familièrement connue sous le nom de «boxer’s brain», étant donné que les lésions sont souvent associées à la pratique de la boxe.

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Intitulé « Influence du football sur la santé tout au long de la vie et sur le risque de démence », ce rapport a comparé les dossiers de santé de pratiquement 8.000 anciens footballeurs écossais nés entre 1900 et 1976 à 23.000 citoyens qui avaient la même année de naissance et un degré de de niveau social similaire. Il en ressort qu’il y a « cinq fois plus de risque de développer la maladie d’Alzheimer, quatre fois plus pour une maladie du neurone moteur et deux fois plus pour Parkinson chez un ancien footballeur professionnel que dans la population-témoin », révèle le rapport.

L’étude n’a évidemment pas pu prendre en compte le nombre de contacts entre le ballon et la tête afin d’établir clairement le lien de cause à effet. Cependant, une différence a bien été notée entre les joueurs de champs, plus susceptible de reprendre le cuir de la tête, et les gardiens.

Ce rapport, bien qu’il ne soit pas explicite à 100%, permet néanmoins d’ouvrir les yeux sur la corrélation entre football et risque de maladie mentale accru. Pourtant, la FA s’était montrée prudente à la lecture du document. « L’étude ne détermine pas si ce sont les chocs subis par les footballeurs professionnels, la gestion des commotions, le jeu de tête, le style de jeu (…) ou le mode de vie personnel des joueurs ou d’autres facteurs » qui sont à l’origine de cette divergence statistique », avait souligné la FA dans un communiqué.

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Nobby Stiles, George Best et Bobby Charlton en juillet 1968

Des groupes d’experts médico-sportifs indépendants avaient tout de même recommandé que de nouvelles mesures soient prises dans la façon gérer les blessures à la tête et que les propositions de l’UEFA concernant l’introduction de remplacements temporaires en cas de commotions soient soutenues par la FA. C’était en octobre 2019.

Interdire les têtes ?

Un peu plus d’un an plus tard, qu’est-ce qui a changé ? En NFL, les responsables des différentes ligues ont reconnu que les dégénérescences cérébrales dont souffraient de nombreux athlètes, une fois leur carrière terminée, étaient liées aux nombreux micro-traumatismes crâniens qu’ils subissaient tout au long de leurs carrière. En rugby, un protocole pour les suspicions de commotion a été mis en place.

Pour le football, les jeunes footballeurs écossais de moins de 12 ans n’ont plus le droit de frapper le ballon de la tête pour limiter les risques. Une première européenne, car aux États-Unis, une mesure similaire est en place depuis 2015.

Du côté de la Premier League, on avait déjà mis en place un protocole renforcé concernant les blessures à la tête. En décembre 2020, les clubs ont voté en faveur de de l’introduction de deux remplacements supplémentaires par match et par équipe en cas de commotion cérébrale. Le choix d’un remplacement permanent a été préféré à un remplacement temporaire afin de mettre le joueur à l’abri d’un nouveau choc, d’éviter toute pression pour qu’il reprenne le match et de se donner davantage de temps pour évaluer sa santé.

De leur côté les joueurs ne restent pas insensibles. Wayne Rooney et Frank Lampard se sont déjà exprimés sur le sujet et veulent que le problème soit pris au sérieux. « Clairement, quelque chose doit changer pour éviter que la prochaine génération de joueurs ne meure de démence », avait lancé Rooney.

Alan Shearer est lui aussi particulièrement sensible aux conséquences de la pratique du football sur la santé. Au point d’être le sujet principal d’un documentaire de la BBC. Intitulé « Alan Shearer, la démence, le football et moi« , l’attaquant y évoque ses craintes sur les effets du football sur sa santé mentale vu le nombre élevé de ballons qu’il a repris de la tête. « Les résultats des examens sont plutôt angoissants. J’ai une mémoire effroyable, je ne sais pas si c’est parce que je n’écoute pas, mais j’ai vraiment une mémoire très faible », confiait-il au Daily Mirror.

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«Quand tu es footballeur professionnel, tu t’attends à avoir des problèmes au dos, au genou ou à la cheville après ta carrière. Mais je n’ai jamais pensé que le football allait être lié à des maladies cérébrales », raconte l’ex-buteur de Newcastle, bien conscient d’avoir beaucoup utilisé sa tête durant sa carrière. « Pour chaque but que j’ai marqué de la tête, j’en ai réalisé mille à l’entraînementÇa me met en danger s’il y a un lien entre les deux facteurs. C’est un sport dur et brillant, mais il faut être sûr que ce n’est pas un jeu mortel ».

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Alan Shearer reprend un ballon de la tête en juillet 2005

Mais face à ces craintes, certains veulent aller encore plus loin.

Son corps pour la science

Alors que, on l’a vu, Jeff Astle avait fait don de son cerveau, après son décès en 2002, pour permettre de faire avancer la recherche à propos de la démence, un autre anglais de 66 est prêt à faire de même. Sir Geoffrey Hurst, à priori épargné du mal qui a rongé ses coéquipiers, l’a déclaré dans un quotidien anglais récemment. « À West Ham à l’entraînement, nous avions un ballon suspendu au toit. Je devais les frapper de la tête jusqu’à 30 fois en 15 minutes, chaque jour. On jouait au tennis de tête. Si après ma mort, donner mon cerveau à la science peut aider à expliquer les raisons de ces syndromes de démence, je le ferai », explique le Lord britannique.

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Rendez-vous de « Sir »

Avant de rebondir à propos de l’interdiction d’utiliser la tête dans les équipes de jeunes. « Leur cerveau est loin d’être aussi développé que celui des adultes. Je ne pense pas que l’arrêt de la tête nuirait à la qualité du football de base pour les enfants. Ce serait une suggestion très forte et sensée« .

Les ballons en cause?

S’il est vrai que cette génération semble particulièrement touchée, en tout cas à travers des personnalités, on peut se poser la question du jeu à l’époque. Le coupable évident pourrait être le ballon. Dans les années 60, les ballons étaient épais et en cuir. Ils pesaient près d’un demi-kilo. Et que dire lorsqu’ils prenaient l’eau. Certes en 2020 les ballons sont plus légers, mais pas significativement (environ 400 grammes) et vont plus vite qu’à l’époque ce qui provoque des chocs assez similaires. Reste à voir si les futures générations de footballeur à la retraite sont également touchées afin de pouvoir mettre de côté ou non l’argument du ballon.

Une prise de conscience, et après ?

On le voit, les prises de position sont nombreuses au sein du football professionnel anglais au sens large. C’est sans doute ce qui a poussé les instances à renforcer le protocole en cas de commotion sur le terrain et à réfléchir à des mesures en amont pour préserver la santé mentale des joueurs dès le plus jeune âge.

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Et ce n’est pas propre au football. On a beaucoup parlé de rugby jusqu’ici. En décembre dernier, dans un entretien au Guardian,  Steve Thompson expliquait ne plus se souvenir d’avoir gagné la coupe du Monde de rugby en 2003. «Quand je regarde mes matches, c’est comme si je regardais jouer l’Angleterre maintenant. Sauf que j’étais là. Mais je ne me souviens pas du tout d’avoir été là. Honnêtement, je ne connais le score d’aucun de ces matches», raconte-t-il. Un témoignage qui a suscité l’émoi. Un parmi tant d’autres.

Le problème, pour lui, est que les instances n’ont rien fait pour protéger les joueurs. «Nous étions des morceaux de viande. Quand quelqu’un avait une blessure à une jambe, il ne pouvait pas s’entraîner. Mais si tu avais pris un coup à la tête, c’était: ‘Ne t’inquiète pas, tu vas t’en remettre, tout ira bien. Retournes-y.’ Et cela arrivait souvent. Ils avaient des preuves (de problèmes au cerveau), ils avaient tout en mains, mais rien n’a été fait.»

C’est d’ailleurs ce qui a poussé une centaine de rugbymen, qui vivent avec des séquelles de commotions cérébrales, à mener une action en justice contre World Rugby et les fédérations anglaise et galloise.

Cela va peut-être inspirer les footballeurs qui jugent que les instances n’ont réagi à temps. En effet, pour combien de joueurs est-il déjà trop tard ? Les cas se multiplient et il y a plus de 50 années de football qui sont passées depuis l’époque des Stiles et des Charlton. Certes, le jeu a évolué. Ses techniques, sa façon d’être pratiqué, son rythme. Les connaissances médicales aussi. On vit plus longtemps, on se soigne mieux et on traite les problèmes plus efficacement qu’en 1960. Mais seul l’avenir nous dira si ce mal oublié ne sera bientôt qu’un mauvais souvenir.

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